J’ai découvert Wenceslau de Moraes (1854- 1929) il y a peu de temps.
Nicolas Bouvier pensait qu’il était parmi les auteurs qui avaient su approcher le plus finement le Japon et les japonais.
Officier de marine portugais, il a mené de nombreuses missions pour aux quatre coins de la planète avant de partir pour la Chine par dépit amoureux. Nommé à Macao, il épouse une chinoise et a deux enfants. Mais il part ensuite pour le Japon, et c’est une révélation. Il abandonne tout, et n’aspire plus qu’à demeurer dans l’archipel. Il est nommé consul intérimaire du Portugal à Osaka & Kôbé en 1899. Il travaille au consulat jusqu’en 1913 et épouse une jeune geisha qui meurt en 1912.
En juin 1913, à 59 ans, il écrit au président de la république portugaise et demande à pouvoir ne plus jamais devoir rentrer au Portugal, excluant de demeurer fonctionnaire pour le compte de son pays et excluant de bénéficier d’une retraite de citoyen portugais. Il rompt avec son pays d’origine pour se fondre corps et âme au Japon et parmi les japonais.
Au mois d’août de la même année, il s’installe à Tokushima dans le sud de l’archipel, loin des grandes villes ; il vit près du lieu où repose son épouse japonaise décédée une année auparavant. ILlépouse ensuite la nièce de celle-ci qui mourra également. A jamais désoccidentalisé, Moraes mourra en 1929 au Japon où il repose.
Moraes se réfugie dans l’écriture ; il est essentiellement connu en Europe pour son Livre du thé, mais on a récemment traduit O-Yoné et Ko-Haru, recueil d’histoires brèves qui dépeignent la vie au Japon au tout début du 20è siècle.
C’est dans ce livre qu’on trouve ce récit : « Apprécier le paysage… à la japonaise ».
Si l’excursionniste européen se propose d’aller visiter l’un des hauts-lieux du Japon, un site dont la beauté singulière a fait la réputation, comme par exemple la côte de Matsushima près de Sendai, ou Amanohashidate et son étrange paysage […] et qu’à cette occasion il consulte un ami japonais, il en obtiendra naturellement nombre d’informations fort profitables. […] Ce même ami japonais ne manquera pas de faire observer que pour jouir pleinement du spectacle […] le voyageur devra se rendre en un lieu adéquat, d’où la vue est imprenable, et, tournant le dos au site en question, il devra alors s’incliner pour contempler, la tête en bas, le tableau qui s’offre à lui entre les parenthèses formées par ses jambes […] La rétine n’est-elle pas un cliché sur lequel les images des mille et un objets que l’on a vus, que l’on voit, viennent s’imprimer, se superposer, se mêler, se confondre ? Le fait de voir un arbre retourné, ou un visage retourné, rend impossible par le caractère exceptionnel de l’incident toute superposition avec des images antérieures. D’où la plus vive impression causée par son apparition.
Wenceslau de Moraes décrit, sans la nommer, la coutume japonaise du 股のぞき mata no zoki « le coup d’oeil à l’entrejambe » que les japonais pratiquent encore aujourd’hui, notamment pour contempler le paysage à Amanohashidate. A cet endroit, cette pratique permettrait de créer une illusion d’optique : en regardant le cordon dunaire à l’envers, on verrait un dragon à longue queue s’élever dans les airs !
Quelques liens :
Cette petite découverte littéraire qui donne de l’épaisseur historique à une pratique habituelle aujourd’hui au Japon donne envie de revoir les uns après les autres tous les films japonais qu’on aime bien, et les anime aussi, pour pointer les moments où les personnages pratiquent le mata no zoki ! Il me semble que c’est notamment dans l’Ile de Giovanni (? à vérifier donc !) que les enfants protagonistes du film regardent à un moment le paysage de cette façon du haut de la falaise.
